0Statique

Nocturne

Rival Consoles4:47

Le ventre est creux. Le genre de creux qui aiguise. Le café a laissé sa trace au fond de la gorge, la fumée a fait le reste. Le corps est prêt avant que la tête le sache.

Je sais déjà quel morceau. Il traîne depuis ce matin, coincé quelque part entre la nuque et les côtes. Je ne le choisis pas. C'est lui qui reste quand les autres glissent.

Le tapis attend. La bande est froide sous les pieds. Je monte dessus et je ne bouge pas encore. Ce moment-là c'est le silence d'avant. Le précompte. La mesure pour rien avant que tout commence.

Je connais le timing maintenant. Le corps le connaît mieux que moi. Le café, la fumée, le casque, la bande, le premier pas. Chaque geste est le même. Chaque soir c'est la première fois.

Je lance le son.

Les pieds calent sur le beat. Comme à la batterie. Le droit c'est la grosse caisse, le gauche c'est le charley, et le corps entier devient le tempo. Je ne cours pas. Je joue un morceau avec mes jambes.

Les yeux se ferment.

Les mains trouvent les barres. Je m'accroche. Pas pour la sécurité. Pour la frontière. La barre c'est le dernier fil avec la pièce, le sol, le monde qui a des murs et une heure. Tout ce qui est solide tient dans ces deux mains. Le reste, je le lâche.

Le switch se fait.

Avant ça prenait des kilomètres. Des morceaux entiers à courir dans le bruit de ma propre tête. Maintenant c'est presque immédiat. Le café a préparé le terrain. La fumée a soulevé le loquet. Et la musique pousse la porte.

La coquille se fissure.

Pas le stress. Pas les pensées. Quelque chose de plus ancien. La croûte que le quotidien dépose sans qu'on la sente. Jour après jour. Couche après couche. Jusqu'à ce qu'on croie que la croûte c'est soi. Elle craque. Elle tombe par plaques. Et ce qu'il y a en dessous c'est pas du vide. C'est l'inverse du vide.

Les zones s'allument.

Je les sens. Une par une. Comme des pièces dans une maison noire où quelqu'un tournerait les interrupteurs en marchant. Le cerveau se réveille. Pas celui qui calcule. Pas celui qui parle. L'autre. Celui qui n'a pas de nom. Celui qui sait des choses que je n'ai jamais apprises.

La musique ne passe plus par les oreilles. Elle passe par les os. Par la cage thoracique. Par les dents.

Et pendant quelques minutes il n'y a plus de coquille. Plus de croûte. Plus de couches. Les neurones parlent entre eux à découvert. Tout est à vif. Pas comme une blessure. Comme un nerf qui retrouve l'air après des années sous plâtre.

Puis le morceau finit. Le tapis ralentit. Les yeux s'ouvrent. La pièce est toujours là. Les murs. L'heure.

Mais celui qui descend du tapis n'est pas celui qui est monté.