2 — Notre Dame
Ben Lukas Boysen & Tammy Adams — 5:18
Je cours dans l'Estérel depuis que j'ai quinze ans.
Toujours les mêmes passages. Le San Peyre à main gauche, la piste rouge sous les pins, l'odeur de résine qui colle à la gorge quand le soleil tape. Le corps connaît chaque virage. Les pieds savent où les racines sortent du sol. Je pourrais courir les yeux fermés ici aussi.
Ce jour-là je suis allé plus loin.
Je ne sais pas pourquoi. Les jambes ont décidé. J'étais en vacances chez mes parents, à Mandelieu. Le vaporisateur avait fait son travail. La tête était douce. Le flow était là avant même le premier pas. Et au lieu de tourner au San Peyre comme d'habitude, j'ai continué tout droit.
La piste s'enfonçait. Les crêtes montaient autour de moi sans que je m'en rende compte. La roche rouge devenait plus présente, plus nue. Les pins s'espaçaient. Et à un moment j'ai compris que j'étais dans un creux. Un bol. Comme si la montagne s'était effondrée sur elle-même il y a très longtemps et qu'il restait un trou rond au milieu.
Une caldeira. Je l'ai appris après. Deux cent cinquante millions d'années. Un volcan qui s'est vidé de sa lave et dont le toit s'est effondré. Et au fond du trou, moi, en sueur, stone, à courir sur la poussière de brique.
Puis le béton.
Gris. Au milieu du rouge. Deux dômes trapus qui dépassaient du maquis. Des croix en métal rouillé. Des murs couverts de tags jusqu'à hauteur d'épaule, comme si les vandales ne savaient pas grimper. Une porte scellée avec une croix de templier. Et un silence total. Le genre de silence qui a un poids.
Je me suis arrêté.
Ce n'est pas la surprise qui m'a arrêté. C'est le calme. Un calme immédiat, absolu, comme si l'endroit l'exigeait. Comme si en entrant dans la caldeira j'avais traversé un seuil que je ne voyais pas.
J'ai marché autour pendant une heure. Le bassin en forme de nautile, le carrelage brisé au fond. L'amphithéâtre en plein air, les gradins de béton face à rien. Une sculpture en V pointée vers le ciel. Et partout cette impression que quelqu'un avait construit quelque chose d'immense ici, pour des raisons que personne ne comprenait plus.
Notre Dame du Labeur. Notre Dame du Travail. J'ai fait des recherches en rentrant. Un banquier parisien dans les années soixante. Mystique. Franc-maçon. Il a construit une chapelle orthodoxe pour sa femme dans le fond d'un volcan éteint. Sa fille y soufflait du verre. Des artistes venaient. Puis plus personne.
Trente ans d'abandon. Les portes murées. Le maquis qui reprend. Les tags par-dessus les prières.
Et moi je suis là, trempé de sueur, le vaporisateur dans la poche, à regarder les croix rouillées contre le ciel bleu. Et je ne ressens rien de triste. Pas de mélancolie. Pas de nostalgie pour un endroit que je n'ai pas connu vivant.
Du bien-être. Du calme pur.
Quelqu'un a construit ici parce qu'il sentait ce que je sens. Le creux de la caldeira qui absorbe tout le bruit du monde. La roche rouge qui a deux cent cinquante millions d'années de patience. Et ce silence qui n'est pas de l'absence mais de la présence concentrée.
Il a mis du béton dans le volcan. Des dômes dans la forêt. Une croix templière sur une porte que personne n'ouvrira plus. Il a essayé de fixer quelque chose qui ne se fixe pas.
Moi je mets des mots sur un écran.
C'est le même geste. La même bouteille à la mer. On construit au milieu de nulle part parce qu'on ne sait pas quoi faire d'autre avec ce qu'on porte. Et on sait que le maquis reprendra. Que les tags viendront. Que les portes finiront scellées.
Mais on construit quand même.
Parce que la caldeira ne demande rien. Ni au banquier il y a soixante ans. Ni à moi aujourd'hui. Elle attend. Et quand tu arrives avec le corps vidé et la tête en cendres, elle fait la seule chose qu'elle sait faire. Elle absorbe.
Reste.