3Les strates

Flying to America

Marco Parisi7:48

Ça commence dans la salle de bain.

La fumée. La grande inspiration. Celle qui descend jusqu'au fond des côtes et qui ne remonte pas tout de suite. Je la garde. Le corps sait que quelque chose commence. Je m'habille pour courir. Les gestes sont les mêmes à chaque fois. Le même short, le même t-shirt, les mêmes chaussures. Le rituel n'aime pas les surprises.

Je sors. La marche jusqu'au tapis dure quelques minutes et la déconnexion commence là. Pas sur le tapis. Avant. Chaque pas retire une couche du jour. Les mails. Les conversations. Les trucs à faire. Ça tombe comme des vêtements mouillés. Le temps d'arriver je suis déjà plus léger.

Je monte. La bande est froide. Les premières foulées sont mécaniques. Puis l'arrière du crâne se relâche.

C'est toujours là que ça commence. Pas le front. Pas les tempes. L'arrière. Comme un nœud qui lâche à la base de la tête. Quelque chose qui tenait se défait. Et le corps change de mode.

Mes yeux trouvent un point dans la pièce. N'importe quoi. Un angle de mur, un reflet, un bouton sur une machine. Je me fixe dessus et le reste disparaît. Le point devient le dernier lien avec la pièce. Puis les yeux se ferment. Et le point n'existe plus.

La musique fait le reste. Elle n'est pas le voyage. Elle est la clef. La serrure tourne et je rentre chez moi.

J'ai voulu comprendre ce qui se passait.

Pas pour expliquer. Pour savoir si d'autres avaient des mots pour ce que je n'arrivais pas à nommer. J'ai cherché dans les neurosciences. J'ai cherché dans les traditions. Et j'ai trouvé des cartes.

Les neuroscientifiques appellent ça la dissolution de l'ego. Quand l'arrière de mon crâne se relâche, c'est le réseau du mode par défaut qui perd sa cohérence. Le réseau qui construit le récit de qui je suis. Celui qui dit je, qui se souvient, qui anticipe, qui juge. Il ne s'éteint pas. Il se désorganise. Comme un orchestre qui cesserait de suivre le chef et commencerait à improviser.

Le cortex préfrontal se tait. Le cerveau qui calcule, qui planifie, qui évalue. Il se tait. Et l'insula, la région qui sent le corps de l'intérieur, prend le devant. Les zones s'allument. C'est pas une métaphore. C'est littéralement ce que les scanners montrent.

Les Hindous avaient une carte. Vieille de trois mille ans. Cinq couches, comme les pelures d'un oignon. Ils les appelaient les Koshas.

La première couche c'est le corps. Annamaya. La viande et les os. Le tapis sous les pieds, les jambes qui bougent, le souffle qui entre et sort. La couche que tout le monde connaît.

La deuxième c'est l'énergie. Pranamaya. Le souffle qui n'est plus de l'air mais du courant. Les zones qui s'allument. Les mains qui picotent. L'arrière du crâne qui se relâche. C'est ici que les mudras sont apparus. Mes doigts qui formaient des signes que je n'avais jamais appris. Des gestes de statues indiennes exécutés par un mec de Mandelieu sur un tapis de course. Le corps sait des choses que la tête ignore.

La troisième c'est le mental. Manomaya. La couche où vit l'ego. Le je. Le moi. L'histoire qu'on se raconte sur qui on est. C'est la coquille. C'est elle qui craque quand je cours. C'est elle que je fissure à chaque session.

La quatrième c'est la sagesse directe. Vijnanamaya. Le cerveau qui ne calcule pas. Celui qui sait sans savoir comment il sait. Qui voit les choses entières, sans les découper en morceaux pour les comprendre. Je le touche. Pas longtemps. Assez pour savoir qu'il est là.

La cinquième c'est la béatitude. Anandamaya. Le calme pur de la caldeira. Le rocher au milieu de la prairie. Le petit à côté qui demande si ça va. J'y passe. Quelques secondes. Peut-être quelques minutes. Puis je remonte.

Les bouddhistes avaient une autre carte. Huit jhanas. Huit absorptions de plus en plus profondes. Les quatre premières gardent une forme. Joie, puis calme, puis équanimité, puis clarté pure. Les quatre suivantes perdent la forme. Espace infini. Conscience infinie. Le néant. Ni-perception-ni-non-perception.

Je ne sais pas où je suis sur leur carte. Quelque part dans les premières. Assez profond pour que le monde extérieur disparaisse. Pas assez pour que le monde intérieur disparaisse aussi.

Parce que dernièrement je sens qu'il y a encore quelque chose en dessous.

Pendant longtemps je croyais que mon monde, l'île, les escaliers, la prairie, le lac, c'était le fond. Que j'avais construit l'endroit le plus profond accessible. Mais je sens une couche sous la couche. Une strate que je n'ai pas encore percée. Comme un sol qui sonnerait creux.

Les traditions appellent ça turiya. Le quatrième état. Au-delà du réveil, du rêve, du sommeil profond. Un état de conscience pure qui ne se crée pas et ne se détruit pas. Qui est là en permanence, sous tout le reste. Qu'on n'atteint pas. Qu'on réalise.

Je ne suis pas au fond. La carte dit que je ne suis même pas au milieu.

Et c'est la chose la plus belle qu'on m'ait jamais dite. Parce que ça veut dire qu'il y a encore de la route. Que les couches ne s'arrêtent pas. Que le sol creux sous mes pieds n'est pas un vide. C'est une porte.

Et la clef, je l'ai déjà.