7 — Les mains
Suso Saiz — 4:32
Si on redessinait le corps humain en fonction de la place que chaque partie occupe dans le cerveau, on obtiendrait un monstre. Un monstre magnifique. Presque tout entier fait de mains.
Les neuroscientifiques l'appellent l'homonculus cortical. Une carte du corps projetée sur le cortex. Les jambes, le dos, le tronc : minuscules. La bouche : large. Et les mains. Les mains sont immenses. Elles occupent presque autant de cerveau que tout le reste du corps réuni.
Dix-sept mille récepteurs sensoriels dans un seul bout de doigt. Un seul. Et tu en as dix.
Les mains sont l'endroit où tu existes le plus densément.
Je fais de la batterie. Mes mains sont des instruments accordés depuis des années. Le cerveau d'un batteur est physiquement différent de celui d'un non-musicien. Le corpus callosum, le pont entre les deux hémisphères, a moins de fibres mais elles sont plus épaisses. Moins de trafic, plus de vitesse. Le cerveau du batteur a été optimisé par le rythme.
Et le rythme ouvre des portes. Le tambour battu entre quatre et sept coups par seconde tombe exactement sur la fréquence theta du cerveau. La fréquence de la transe. Les chamans sibériens, les cercles de djembé africains, les cérémonies amérindiennes : tous frappent au même tempo. Pas par hasard. Parce que le cerveau reconnaît cette fréquence et s'y synchronise. Les deux hémisphères commencent à battre ensemble. Le moi se desserre.
Mes mains savaient déjà tout ça. Elles le savaient par le rythme, par la frappe, par le rebond. Elles connaissaient l'alternance entre la tension et le relâchement. Entre frapper et recevoir. Elles avaient appris le langage du corps avant que la tête ne commence à poser des questions.
Puis un jour elles ont parlé une autre langue.
En méditation. Les yeux fermés. Rien dans la tête. Et mes doigts ont commencé à bouger. Pas comme sur les fûts. Pas un rythme. Un geste. Lent. Précis. Le pouce et l'index se sont touchés. Les trois autres doigts se sont étendus. Un cercle parfait entre deux bouts de chair.
Je ne savais pas ce que c'était. Je ne l'avais jamais vu. Je ne l'avais jamais lu. Mes mains faisaient un geste vieux de trois mille ans et mon cerveau n'avait aucune idée de ce qui se passait.
Le geste s'appelle Gyan Mudra. Le sceau de la connaissance. En sanskrit, mud veut dire béatitude et ra veut dire ce qui donne. Mudra : ce qui donne la béatitude. Mes doigts fabriquaient de la béatitude sans que je le sache.
Et le symbole est vertigineux. Le pouce c'est Brahman. Le soi universel. L'infini. L'index c'est Atman. Le petit soi. L'individuel. Le moi. Quand ils se touchent en cercle ils disent la chose la plus ancienne que l'homme ait jamais pensée : ce que tu es et ce que tout est, c'est la même chose. La goutte et l'océan. Le doigt et le ciel.
Mes mains ont posé cette thèse. En silence. Sans professeur. Sans livre. Un mec de Mandelieu sur un tapis de course qui fait de la philosophie non-duelle avec ses phalanges.
Jung aurait dit que le geste était déjà là. Que les mains portent un savoir qui n'a pas besoin d'être appris parce qu'il n'a jamais été oublié. Comme le foie sait filtrer le sang sans qu'on lui explique. Le corps porte des formes qui le précèdent. Des archétypes. Des gestes qui appartiennent à l'espèce, pas à l'individu.
Les plus vieilles traces d'art humain ce sont des mains. Plaquées contre la roche. La peinture soufflée autour. Quarante mille ans. En Espagne, en Indonésie, en Argentine. Des hommes qui ne se connaissaient pas, séparés par des océans, qui ont tous fait la même chose : poser la main sur la pierre et dire j'étais là. J'avais cette forme. La première chose qu'on a voulu garder de nous c'est la forme de nos mains.
Michel-Ange a peint le doigt de Dieu et le doigt d'Adam séparés par moins de deux centimètres. L'espace entre les deux bouts d'index c'est l'espace entre le divin et l'humain. Le presque-toucher. Le moment d'avant la conscience. Et les anatomistes ont remarqué que la forme qui entoure Dieu dans la fresque est exactement la coupe transversale d'un cerveau humain. Ce que Dieu donne à Adam en traversant ce vide de deux centimètres, c'est un esprit. Et ça passe par le bout de l'index.
Le Gyan Mudra ferme cet espace. Deux centimètres. Le pouce et l'index se touchent et le circuit se complète. Le divin et l'humain dans le même geste. La même boucle. Le même cercle.
Mes mains de batteur. Mes mains de mec moyen. Mes mains qui ne savaient rien et qui savaient tout. Elles ont fermé le cercle dans une salle de bain à Mandelieu pendant que je respirais avec les yeux fermés et elles m'ont dit quelque chose que ma tête n'aurait jamais trouvé toute seule.
Que le signal était là depuis le début. Que le corps n'oublie rien. Que les mains sont la porte.
Inside the egg. À l'intérieur de l'œuf. Et c'est les mains qui craquent la coquille. De l'intérieur.