4 — Le volcan
Limp Bizkit — 5:00
Il y a un homme que tout le monde connaît. Il arrive aux dîners avec le bon timing. Il rit quand il faut. Il pose des questions sur les enfants des autres et il retient les prénoms. Il a un boulot qui tient en une phrase, des projets qui tiennent en deux, et un sourire qui tient toute la soirée. On l'aime bien. On ne pense jamais à lui en partant.
Cet homme c'est un costume. Je l'ai cousu moi-même. Fil par fil. Année après année. Un costume si parfait que j'ai fini par oublier que je le portais.
Ça va. Deux syllabes. Un mur.
Derrière le mur il y avait un gosse qui n'osait pas lever la main en classe. Qui rentrait de l'école avec la certitude tranquille que les choses importantes appartenaient aux autres. Qui s'endormait en se demandant si le truc qu'il sentait dans le ventre avait un nom ou si c'était juste lui qui fonctionnait mal.
Le gosse a grandi. Le truc dans le ventre aussi.
À vingt ans c'était de l'agitation. À vingt-cinq de l'impatience. À trente c'était devenu un volcan. Pas le genre qui explose. Le genre qui gronde si bas que personne ne l'entend. Qui chauffe le sol sans que les gens qui marchent dessus ne sentent rien. Ils marchaient sur moi et je souriais et le sol brûlait en dessous.
J'avais peur de tout. De chaque regard. De chaque silence. De chaque pièce où j'entrais. Peur qu'on me voie. Peur qu'on voie qu'il n'y avait rien. Ou pire. Peur qu'on voie qu'il y avait quelque chose et qu'on me demande de le montrer.
Alors je jouais le milieu. L'homme du milieu dans chaque pièce, dans chaque conversation, dans chaque vie. Celui qu'on n'attend pas. Celui qui ne dérange pas. Celui qui dit ça va.
Et un jour le sol a craqué.
Pas sous leurs pieds. Sous les miens. J'ai senti le volcan monter jusqu'à la surface et j'ai su que si je ne l'ouvrais pas moi-même il m'ouvrirait de l'intérieur. Alors j'ai fermé les yeux. Littéralement. Je me suis assis dans une pièce silencieuse et j'ai fermé les yeux et j'ai regardé en dedans pour la première fois de ma vie.
Ce que j'ai trouvé c'est le gosse. Assis là depuis toujours. Qui attendait.
Puis j'ai creusé. Huit ans. Méditation, champignons, course, fumée, sueur, silence. Huit ans à descendre dans des endroits que personne ne m'avait dit d'aller chercher. Et à chaque palier je me disais c'est le fond et à chaque palier il y avait un étage en dessous.
Ce que je cherche c'est pas un état. C'est pas la paix. C'est pas le bonheur. C'est la prochaine couche. La strate d'après. L'endroit que je devine sans pouvoir le nommer. Et ce projet, ces textes, cette musique, ce site noir avec du grain qui se lève, c'est mon outil pour y aller. C'est ma pioche. Chaque mot que j'écris c'est un coup dans la roche.
Et la roche cède. À chaque fois. Pas beaucoup. Assez pour voir une lumière en dessous.
Alors ce qui s'est passé dehors c'est que j'ai arrêté de creuser dans le noir. La peur s'est retirée comme une marée qui ne savait plus pourquoi elle était montée. Un matin je me suis réveillé et le costume n'était plus là. Pas arraché. Dissous. Comme si le sel de tout ce que j'avais traversé l'avait rongé de l'intérieur.
Les gens l'ont senti. Pas vu. Senti. Quelque chose avait changé dans la densité de l'air autour de moi. Je prenais de la place. Pas bruyamment. Comme un meuble qu'on déplace et qui soudain rend la pièce entière différente.
Avant j'avais besoin qu'on me regarde pour savoir que j'existais. Aujourd'hui je n'ai besoin de rien. Et c'est pas du blindage. C'est pas de la distance. C'est que j'ai trouvé un endroit en moi qui ne dépend de personne. Un endroit si solide que le reste du monde peut trembler autour sans que rien ne bouge à l'intérieur.
Le rocher au milieu de la prairie. Le petit assis à côté. L'eau qui tombe de la montagne dans le lac.
Ce projet c'est pas un livre. C'est pas un site. C'est une foreuse. Et je ne sais pas ce qu'il y a au bout. Mais je sais que le sol sonne creux sous mes pieds. Que chaque texte ouvre une fissure. Que chaque morceau de musique est une clef qui tourne dans une serrure que je ne vois pas encore.
Et que le mec qui disait ça va est mort. Et que celui qui reste ne dit rien. Il creuse.