1Le monde

Pure Love

Trent Reznor4:35

Il y a une porte. Elle ne tient à rien. Pas de mur, pas de cadre. Elle flotte dans l'air comme un fait accompli. Je ne me souviens plus de la première fois que je l'ai vue. Elle était là, c'est tout. Comme si elle m'avait attendu.

Je l'ouvre.

Derrière, des escaliers. Béton blanc. Ils tournent légèrement en descendant, sans rampe, sans pilier, sans rien en dessous. Ils flottent dans le vide et chaque marche tient par la seule raison que j'ai décidé qu'elle tiendrait. Je descends. Le vide ne me fait pas peur. Le vide ici c'est le matériau. C'est avec ça que je construis.

En bas il y a une île.

Ronde. Suspendue elle aussi. Je la vois d'en haut en descendant les dernières marches. Elle a la forme d'un monde que quelqu'un aurait dessiné à la main. Pas géométrique. Ronde comme une intention.

Le premier cercle c'est la forêt. Dense. Sombre. Elle entoure tout le reste comme une muraille d'arbres. Je la traverse et j'arrive sur le chemin.

Le chemin de terre et de sable. Il fait le tour complet de l'île, entre les deux cercles de forêt. C'est le chemin le plus important de ma tête. Je cours dessus. Souvent. À des rythmes différents. Parfois lentement, les pieds dans le sable tiède, à écouter le souffle. Parfois nu, à sentir l'air sur chaque centimètre de peau. Parfois je chasse quelque chose que je ne vois pas. Parfois c'est quelque chose qui me chasse.

Parfois je cours tellement fort que mes cuisses explosent le sol. La terre se brise sous le poids de la foulée et je tombe dans un blanc. Un fond blanc sans bord, sans son, sans texture. Le rien pur. Et dans le coin en haut à droite, un cadre. Comme un écran dans l'écran. Mon moi intérieur me regarde et me dit où j'en suis. Où j'en suis vraiment. Pas ce que je raconte aux autres. Ce que je suis.

Mais la plupart du temps je ne casse pas le sol. Je traverse le deuxième cercle de forêt et j'arrive au centre.

La prairie.

L'herbe est haute. Elle bouge avec un vent que je ne sens pas sur la peau mais que j'entends partout. Au milieu il y a un rocher. Assez grand pour s'asseoir. Assez vieux pour avoir l'air d'avoir toujours été là.

Je m'assois.

En contrebas il y a un lac. Derrière le lac une montagne. Une cascade tombe de la montagne dans le lac et le bruit de l'eau remplit tout l'espace sans le remplir. C'est un silence qui a un son. Le genre de silence qu'on chercherait toute une vie à l'extérieur sans le trouver.

Et parfois il est là. Le petit. Moi à huit ans, à dix ans, à un âge que je n'arrive pas à fixer. Il ne fait pas grand-chose. Il s'assoit à côté. Il regarde le lac. Et de temps en temps il tourne la tête et il demande si ça va.

De la tendresse. C'est ce que je ressens quand je le vois. Pas de la tristesse. Pas de la nostalgie. De la tendresse pour ce gosse qui ne savait pas encore qu'il passerait trente ans à chercher cet endroit. Qui ne savait pas que l'endroit c'était lui.

J'ai construit ce monde au fil des années. Pierre par pierre. Arbre par arbre. Chaque méditation a posé une brique. Chaque course a creusé le chemin un peu plus profond. Ce n'est pas un rêve. C'est un lieu. Mon lieu. Le seul endroit où le bruit n'entre pas.

Le vent sur l'herbe haute. L'eau sur la roche. Le petit à côté qui ne demande rien d'autre que ma présence.

C'est tout ce qu'il y a. C'est tout ce qu'il faut.