9 — Toi
Common Saints — 8:21
Tu es là.
À cette heure. Sur cet écran. Dans le noir, si tu as suivi le conseil. Un casque sur les oreilles. Tu as traversé la porte. Tu as lu la préface. Tu as appuyé sur play neuf fois. Et tu es encore là.
Pourquoi.
Tu aurais pu fermer l'onglet à la première ligne. Tu aurais pu te dire que c'était prétentieux, nombriliste, le trip d'un mec qui se regarde le cerveau. Et tu serais parti. Mais tu ne l'as pas fait. Quelque chose t'a retenu. Pas le texte. Pas la musique. Le truc entre les deux.
Tu l'as senti.
Quand le grain s'est levé et que les premiers mots sont apparus, tu as senti ton souffle changer. Pas grand-chose. Un ralentissement. Le corps qui se cale sans qu'on lui demande. Tu as reconnu quelque chose sans pouvoir le nommer.
Tu connais la coquille. Tu l'as peut-être pas appelée comme ça. Mais tu sais ce que c'est. Cette chose que le quotidien dépose jour après jour sans qu'on la sente épaissir. Jusqu'à ce qu'on croie que la croûte c'est soi.
Tu connais le costume. Le sourire qui tient toute la soirée. Le ça va qui ferme la conversation. Le milieu de la pièce où personne ne te regarde et où tu peux disparaître tranquille.
Tu connais le thorax qui s'enfonce. Ce point au centre de la poitrine qui ne ment jamais. Qui serre quand quelque chose de vrai passe et que tu ne sais pas quoi en faire. Qui serre en ce moment peut-être.
Tu connais les mains qui savent des choses que la tête ignore. Ce geste que tu fais sans réfléchir quand tu es seul. Cette position du corps qui revient chaque fois que tu te laisses tranquille.
Tu connais le chemin de sable. Peut-être pas celui-là. Mais un chemin. Un endroit à l'intérieur où tu cours quand dehors c'est trop. Un refuge que tu as construit sans t'en rendre compte. Pierre par pierre. Nuit après nuit.
Tu connais les strates. Cette sensation qu'il y a toujours une couche en dessous. Que chaque fois que tu crois avoir compris, le sol s'ouvre et il y a un étage de plus. Et que c'est vertigineux. Et que c'est beau.
Tu connais le son qui traverse les os. Ce morceau que tu as écouté mille fois et qui un soir te retourne comme si tu l'entendais pour la première fois. Le sternum qui vibre. La dopamine qui monte quinze secondes avant le drop. Le corps qui fabrique sa propre morphine pour une suite d'accords.
Et tu connais la question. Celle qu'on n'ose pas poser. Celle qui reste quand tous les mots partent. Celle dont la réponse n'est pas un mot mais un silence.
Tu es venu ici parce que tu cherches quelque chose.
Pas une réponse. Les réponses tu sais où les trouver. Google en a des milliards. Ce que tu cherches c'est autre chose. C'est le sentiment que quelqu'un d'autre a touché le même mur que toi. A senti le même point dans la poitrine. A couru le même chemin dans le noir. Et qu'il a eu le culot de l'écrire.
Ce site c'est une bouteille à la mer. Je l'ai dit dans la préface. Mais les bouteilles à la mer marchent dans les deux sens. Quelqu'un envoie. Quelqu'un trouve. Et le moment où tu la trouves, la bouteille cesse d'être la mienne. Elle devient la tienne.
Ce que tu as lu ici c'est pas mon histoire. C'est un miroir. Un miroir flou, bancal, imparfait. Mais un miroir quand même. Et si tu es encore là à cette ligne, c'est que tu t'es vu dedans.
Il y a quelque chose en dessous.
Tu le savais déjà.
Tu l'as toujours su.