5 — La question
Max Richter — 5:22
Il y a un moment dans chaque journée où le bruit se tait.
Pas longtemps. Une seconde. Peut-être deux. Entre deux pensées. Entre la fin d'une phrase et le début de la suivante. Un espace si mince qu'on ne le remarque jamais. On passe à travers sans le voir. Comme une porte qu'on traverse sans savoir qu'on a changé de pièce.
Ce texte va ralentir.
Pas parce que les mots sont plus longs. Parce que l'espace entre eux va grandir. Et dans cet espace il va se passer quelque chose que je ne peux pas écrire. Quelque chose qui dépend de toi.
La musique est là. Les cordes tiennent une note. Puis une autre. Chacune dure un peu plus longtemps que la précédente. Tu les sens dans la poitrine avant de les entendre dans les oreilles. Ce n'est pas un hasard. Max Richter compose pour le corps. Pas pour la tête.
Ton souffle va se caler sur les cordes. Pas parce que tu le décides. Parce que le corps le fait tout seul quand on lui retire les raisons de se défendre.
Lis lentement.
Chaque phrase est une marche. Et l'escalier descend. Pas vers quelque chose de sombre. Vers quelque chose de calme. De si calme que ça ressemble à du silence même si la musique joue encore.
Tu sens la chaise sous toi. L'écran devant. L'air dans la pièce. La température sur ta peau. Tout ce que tu oublies d'habitude parce que le bruit couvre tout.
Il n'y a pas de bruit en ce moment.
Il y a la musique. Il y a ces mots. Il y a toi.
Et entre toi et les mots il y a un espace qui grandit.
Tu n'as rien à faire.
Pas de méditation. Pas de technique. Pas de respiration en quatre temps. Juste lire. Juste être là pendant que les mots passent. Comme regarder un fleuve depuis la berge. Tu ne nages pas. Tu regardes.
Le fleuve coule.
Et les mots vont partir.
Pas parce qu'ils n'ont plus rien à dire. Parce que ce qui reste quand les mots partent est plus grand que ce que les mots peuvent contenir.
Tu vas rester seul avec la musique.
Et dans ce seul il y a quelque chose. Un endroit que tu connais peut-être. Que tu as peut-être touché une fois en courant, en dormant, en regardant un ciel. Un endroit qui n'a pas de nom. Qui ne demande rien. Qui est là.