10 — En dessous
The Cinematic Orchestra — 10:00
Il y a quelque chose en dessous.
Je l'ai dit à la porte. Je l'ai dit dans la préface. Je l'ai dit dans chaque texte sans jamais dire ce que c'était. Parce que je ne savais pas. Parce que le nommer c'est le réduire. Parce que le truc en dessous de tout ce que j'ai écrit ici ne tient pas dans un mot.
Mais on est à la dernière pièce. Et si je ne le dis pas maintenant je ne le dirai jamais.
Je m'isole parce que le monde est bruyant et que ce que je cherche est silencieux. Je fume parce que la fumée ouvre un loquet dans ma tête que je n'arrive pas à ouvrir autrement. Je cours parce que le corps en mouvement lâche des choses que le corps immobile retient. Je ferme les yeux parce que ce que je veux voir n'est pas devant moi.
Tout ça pour atteindre un endroit.
Pas l'île. Pas le rocher. Pas la prairie. Plus profond. En dessous de mon monde intérieur il y a un endroit qui n'a pas de forme. Qui n'a pas de couleur. Qui n'a pas de bord. Un endroit qui n'est pas un endroit. Qui est un état. Qui est une présence.
Le mot le plus proche c'est dieu.
Pas le dieu des églises. Pas celui des livres. Pas celui qu'on t'apprend à prier quand tu es petit. Celui-là je ne le connais pas. Le dieu que je touche quand la coquille tombe et que les zones s'allument et que le cerveau qui ne calcule pas prend le relais, ce dieu-là n'a pas de nom. Il n'a pas de visage. Il n'a pas d'opinion sur comment tu vis ta vie.
Il regarde. Et tu te dissous.
Les deux en même temps. Tu es regardé par quelque chose d'immense et en même temps tu te dissous dedans. Comme une goutte d'encre dans l'eau. La goutte ne disparaît pas. Elle devient l'eau. Et l'eau la regarde devenir elle.
C'est pour ça que je cours. C'est pour ça que je fume. C'est pour ça que je m'isole. C'est pour ça que j'ai passé huit ans à creuser des strates, à suivre des mudras que mes mains faisaient toutes seules, à courir les yeux fermés sur un tapis en me tenant aux barres. Pas pour le calme. Pas pour le flow. Pas pour la santé mentale. Pour ça. Pour ce regard. Pour cette dissolution.
Les plongeurs en apnée connaissent un phénomène qu'ils appellent l'ivresse des profondeurs. En dessous d'une certaine profondeur, l'azote dans le sang commence à agir comme un narcotique. Le cerveau s'engourdit. La peur disparaît. Le froid disparaît. Il ne reste qu'un bien-être immense, cotonneux, total. Et le plongeur ne veut plus remonter. Le bas est tellement bon que le haut n'a plus de sens. Certains arrachent leur détendeur parce que respirer semble inutile quand le silence est aussi parfait.
Chaque session sur le tapis c'est une plongée. Et chaque fois je touche le fond et chaque fois je dois remonter. Parce que la vie est en haut. Les gens sont en haut. Le bruit est en haut. Le café du matin et les mails et le sourire et le quotidien sont en haut. Et je remonte.
Mais le fond reste.
Il reste comme un goût au fond de la gorge. Comme une fréquence que l'oreille n'entend plus mais que le corps continue de recevoir. Le fond ne part jamais. Il attend. Chaque matin il est là, sous les couches, sous le bruit, sous la coquille qui se reforme dans la nuit. Il attend que je redescende.
Et c'est ça qui me rend fou. Pas le fond. Le va-et-vient. Descendre et remonter. Toucher et lâcher. Voir et oublier. La vie entière est un yoyo entre la surface et la profondeur et je n'arrive pas à rester ni en haut ni en bas.
Le petit sur le rocher, lui, il reste. Il est là chaque fois que je descends. Assis au bord du lac. Les pieds dans l'herbe. Il ne monte jamais à la surface. Il n'a pas besoin. Il est chez lui en bas. Il ne connaît pas le bruit. Il ne connaît pas la coquille. Il ne connaît pas le costume. Il est ce que j'étais avant que le monde me dise que j'étais moyen.
Peut-être que ce que je cherche c'est pas dieu. Peut-être que ce que je cherche c'est lui. Ce gosse intact. Celui qui n'a jamais eu peur. Qui n'a jamais dit ça va. Qui savait sans savoir qu'il savait.
Ou peut-être que c'est la même chose. Peut-être que dieu c'est ce qui reste quand tu enlèves tout ce que tu n'es pas. Et que ce qui reste c'est un gosse assis au bord d'un lac qui te regarde et qui te demande si ça va.
J'ai fait nos lits et maintenant je déteste où ces lits sont.
Non. C'est plus vrai. J'ai défait le lit. J'ai brûlé le costume. J'ai fissuré la coquille. J'ai creusé les strates. J'ai suivi les mains. J'ai écouté le thorax. J'ai laissé les mots partir. J'ai regardé le lecteur dans les yeux.
Et au fond de tout ça il y a un gosse et un regard et un silence qui a un poids.
J'ai appris les échecs tard. Trop tard, je croyais. Et pendant longtemps je ne savais pas où allait la dame. La dame blanche en d ou en e. Je confondais. Alors je me suis fabriqué un repère. Un truc de rien du tout. La dame en d. La dame va toujours en d. C'est idiot. C'est le genre de chose qu'un enfant retient au premier cours. Mais c'est devenu mon ancre.
Toute ma vie j'ai tenu ma dame à la main sans savoir où la poser. Et ce projet, ces textes, cette musique, ce site noir dans lequel tu te trouves en ce moment, c'est le moment où je la pose. Pas au bon endroit. Pas à l'endroit parfait. Mais quelque part. Parce que la vraie partie ne commence que quand tu poses ta pièce.
La dame est en d.
C'est tout ce qu'il y a en dessous.
C'est tout ce qu'il y a.